Marie Charrel : Les Mangeurs de nuit

4ème de couverture :
Hannah est une Nisei, une fille d’immigrés japonais. Si son père l’a bercée de contes nippons, elle se sent avant tout canadienne ; alors pourquoi les autres enfants la traitent-ils de « sale jaune » ? Jack, lui, est un creekwalker, il veille sur la forêt et se réfugie dans les légendes autochtones depuis le départ de son frère à la guerre. Le jour où l’ermite tombe nez à nez avec un ours blanc au cœur de la Colombie Britannique, il croît rêver – la créature n’existe que dans les mythes anciens. Pourtant, la jeune femme inconsciente qu’il recueille semble prouver le contraire : marquée des griffes de la bête, Hannah développe d’étranges dons à son réveil.
Des années 1920 à l’après-guerre, Marie Charrel brosse le portrait d’une Amérique du Nord où la magie sylvestre s’enchevêtre à la fresque historique. Contes japonais et légendes indigènes se lient dans une fabuleuse ode à la nature et à la fraternité.

Le côté déroutant des « aller-retour » entre les époques m’a un peu gênée au début du livre mais rapidement j’ai été prise prise par le récit magnifiquement écrit de cette épisode historique que je ne connaissais pas. Le texte est prenant et finalement ces aller-retours rythment l’histoire, donnant un récit très vivant. Marie Charrel nous livre là un roman puissant où, comme elle le fait si bien dire à Hannah, face à la fureur, à la haine, au deuil et au martyre, il n’y a qu’un seul remède, les mots.
Un très beau roman qui est à la fois une fresque historique, une ode à la nature, à l’amitié et à la fraternité. Une magnifique découverte pour moi et un vrai coup de cœur !

Quelques beaux passages :
« – Mon père aimait les histoires lui aussi, dit-elle après un long moment. Ma mère ne comprenait pas . Lui disait qu’elle ne les entendait pas pleurer.
– Qui ?
– Les histoires. Mon père affirmait qu’elles sont des filles du vent, pareilles à de petites fées errant dans l’immensité du ciel, perdues, jusqu’à ce qu’elles rencontrent un conteur disposé à les libérer par ses mots.
– C’est une belle histoire sur les histoires. »
» Faire couler le sang animal pour se sentir vivants. Jack n’a jamais compris pourquoi ôter la vie emplit le cœur de certains d’une telle jouissance. »
» Rien de pire que perdre ceux que l’on aime car on ne sait plus comment leur dire l’essentiel. Car on ne sait plus lire en eux les émotions précédant la parole. »
» Depuis qu’il était rentré de l’école des Blancs, six ans après son départ, il n’était plus le même. Il n’avait raconté à personne ce qu’on lui avait infligé, là-bas. A quoi bon ? La honte salissait tout, désormais. Il lui fallait partir le plus loin possible, peu importe si c’était pour se battre. […/….] Loin de la Colombie-Britannique, il pourrait recoller les morceaux de ce qu’il restait de lui. Peut-être. »
» Elle compte les heures chaque jour en attendant le retour de son père. Lui seul semble conscient que le monde est plus large que ce que nos yeux  savent percevoir. Qu’il existe une réalité autre que celle des hommes. »
» Elle brûle d’ouvrir pour interroger le visiteur : peut-être a-t-il des nouvelles de ses amis d’autrefois – du moins, ceux encore en vie ? Mais une part d’elle préfère ne rien savoir. Pour se protéger. Entretenir l’espoir ténu que quelques-uns ont réchappé au pire, la séparation, la mort, l’exil. »
» Guérir serait revenir à l’état initial. On n’efface pas de telles blessures ; on plonge dedans, on s’immerge dans la douleur et l’obscurité jusqu’à les traverser. Lorsque l’on est passé de l’autre coté, seulement alors, on peut recommencer à marcher. »
» Une seule personne suffit parfois à peupler le monde de douceur et à rebattre les cartes. A éclairer l’ombre pour en faire jaillir la lumière, même au creux des nuits trop sombres, lorsque le désespoir recouvre la terre de son voile noir. »
» Il tend la main vers son épaule mais retient son geste. Il s’éloigne sur la pointe des pieds, certain que le silence a parfois le pouvoir d’apaiser les douleurs mieux que les mots. »
» La jeune fille cultive la rage gonflante en elle comme un feu sacré. Elle est sa défense, son armure ; tant que sa colère brûle, la méchanceté des hommes et le racisme ne pourront plus l’atteindre. »
» Contre cela, l’évanescence des êtres, l’effacement des corps et des passions en un battement de cils, Hannah n’entrevoit qu’un seul remède : les mots. Ceux que l’on porte longtemps en soi sans le savoir avant qu’ils ne jaillissent, ceux qu’on lègue de génération en génération, comme son père l’a fat avec elle, pour tenir le malheur à distance. Ceux que l’on couche sur le papier, telles les observations de Jack, destinées à sauver la forêt.
Voilà ce qu’elle doit faire : écrire leurs histoires à tous avant qu’elles ne s’évaporent ; l’histoire d’Aika, d’Hatsuharu, des semeurs d’espoir et des mangeurs de nuit, du petit prince et des hommes-saumons ; celles des Issei, des Nisei, de Greenwood et les légendes tsimshian. Les contes des mondes engloutis.
Elle n’est plus Hannah Hoshiko, désormais. La fille qu’elle était autrefois, effrayée, en colère, est morte dans la rivière.  Elle est maintenant libre d’esquisser son propre chemin – et pourquoi pas celui des autres ? Elle récoltera les bribes de vie, les reflets au bord du chemin et les éclats d’étoile, puis sèmera les mots. […:…] Elle sera la femme-esprit, la femme-mémoire, plus tout à fait humaine – un peu de l’ours est entré en elle. Une créature ni d’ici, ni d’ailleurs. Un pont entre les mondes. »

 

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